“LÀ, TOUT N’EST QU’ORDRE ET BEAUTÉ, LUXE CALME ET VOLUPTÉ”

Heureusement, mon chauffeur connaît tous les sens et contre-sens de Paris. Ville pleine de vérités et de délicieuses absurdités. Une ville inattendue, mais où tout s'explique. Où les choses vont vite, mais où l'élégance passe avant tout. Oui, c'est une belle journée. Limpide. Heureuse. Ça peut paraître provocant, mais j'aime faire des affaires. Échanger, négocier, gagner. J'aime inspirer à pleins poumons la joie d'emporter quelque chose. J'ai l'impression de voler de la vie, tout en la gagnant. Je suis arrivé rue Pierre Charron, l’une de ces rues magiques du 8e arrondissement.

Hier soir, je l'ai revue, toujours aussi belle, aussi soucieuse d'elle-même. Quinze ans avaient passé. Anzhelika tient un endroit trop luxueux pour être simplement défini. Un lieu qu'elle a créé elle-même, où tout est précis, prévenant, simplement beau. Un mystère pour moi. Un appartement ? 500 m2 ? Et des alcôves, des recoins ? J'aime aussi monter l'escalier. Façon de parler, puisque c'est l'ascenseur que je prends. J'essaie de deviner. Que se passe-t-il dans ce rectangle, en plein milieu d'un carré, le Carré d'Or de Paris?

La porte s'ouvre et les effluves les plus délicates me touchent, m'apaisent. Ça sent le confort, le soin. Des bois précieux, des rideaux épais, des mains douces. Je suis arrivé. D'une cabine à l'autre, chacun semble glisser, comme sur du feutre. Un ballet. Ma curiosité est tout en éveil.

Cette cabine, c'est un autre monde, ce peignoir, ce canapé, mes chaussures qui disparaissent, le parquet chaud du sol… Le gingembre et le citron de Taïga qui coulent le long de ma gorge me disent que j'ai déjà trop parlé pour aujourd'hui. Je dois apprendre à ne pas recouvrir le silence, à l'accepter, comme mon masseur qui m'attend en méditant.

Anzhelika avait raison de me sourire calmement, quand je lui parlais de mon désir de lâcher prise, de laisser venir. J'ai choisi l'huile sucrée, même si la poivrée m'aurait rafraîchi, et si le confort du cèdre m'a fait hésiter. La main qui vient de se poser sur moi est chaude, elle transmet le mystère et l'équilibre du Tibet, pays aux traditions si secrètes que j'ignore à cet instant vers où je pars. Et j'aime tellement ça. Est-ce moi ou le masseur qui avons calé nos respirations l'une sur l'autre ?

Non loin, il me semble que deux amies se retrouvent pour prendre soin d'elles avant une soirée épique, leurs murmures me parviennent derrière les portes boisées toutes proches : cheveux ? mains ? masque ? Je ne perçois que leurs chuchotements complices… Je m'évade.

Une heure et demie de sentiment océanique, cosmique, d'ouverture des chakras, sans jamais que sa main ne quitte ma peau. Sa sortie est discrète, je reviens peu à peu, et le parquet chaud du sol me rappelle l'essentiel : on m'a donné une attention extrême, on a veillé à ma paix profonde.

À en juger par l'air réjoui des femmes qui passent d'une cabine privée –où leurs cheveux viennent d'être sublimés – à un soin du visage, ce lieu sait aussi réveiller la volupté et la coquetterie chez la femme pressée.

Devant un drink et une collation sophistiquée, mais surtout pas spectaculaire, Anzhelika face à moi, je me sens comme l'hôte d'un hôtel de luxe au bout de l'exotisme. Je suis au bout d'un long voyage, devant un room-service, où toutes les saveurs me surprennent et s'équilibrent. Je me surprends à rire pour presque rien.

Et si tout ça n'avait pas existé ? Paris joue souvent ce genre de tour… Et si Anzhelika et moi nous avions un secret, celui qui nous fait réussir chacun de notre côté et ensemble atterrir ? Nous nous comprenons, nous retrouvons parfois, comme une chanson dont on n'a jamais vraiment déchiffré les paroles mais qui nous touche à chaque fois.

Vous avez pris ma fatigue, je vous confierai mes mains, mes cheveux, mon visage… mon énergie! Alors que mon avion s’élève, je veux déjà revenir ici, où je sais qu'on m'attend…